Le tableau 57 des maladies professionnelles couvre les affections périarticulaires liées aux gestes et postures de travail. Pour les employeurs et services RH, la difficulté ne réside pas dans la connaissance de ce tableau, mais dans la gestion concrète d’un dossier : traçabilité de l’exposition, contestation éventuelle, prévention en amont. Un arrêt récent de la Cour d’appel de Lyon rappelle que le doute sur l’exposition profite au salarié, ce qui change la donne pour les entreprises mal préparées.
Traçabilité de l’exposition : ce que la jurisprudence exige des employeurs
La Cour d’appel de Lyon, par un arrêt du 14 octobre 2025 (RG n° 22/04837), a tranché un point qui concerne directement les services RH. L’absence de traçabilité précise des manutentions et postures – fiche de poste non à jour, DUERP générique – joue contre l’employeur lorsqu’il conteste l’exposition aux contraintes du tableau 57.
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Le mécanisme est simple : si l’entreprise ne peut pas prouver, documents à l’appui, que le salarié n’était pas exposé aux gestes listés dans le tableau, le doute profite au salarié. Cette règle s’applique même dans une situation de poly-employeurs, où plusieurs entreprises successives pourraient être concernées.
Pour un service RH, cela signifie que le DUERP (Document unique d’évaluation des risques professionnels) ne peut plus se contenter de mentions vagues du type « manutention occasionnelle ». Chaque poste exposé doit faire l’objet d’une description précise des contraintes physiques réelles.
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Fiches de poste et DUERP : le niveau de détail attendu
- Les fiches de poste doivent mentionner la nature exacte des gestes répétitifs, des postures maintenues et des charges manipulées, avec une fréquence estimée par journée de travail
- Le DUERP doit être mis à jour à chaque changement d’organisation du travail, pas seulement lors de la révision annuelle obligatoire
- Les entretiens de suivi individuel constituent une source de traçabilité complémentaire : un salarié qui signale des douleurs dorsales récurrentes crée un point de départ chronologique pour un futur dossier

Tableau 57 maladie professionnelle dos : pathologies reconnues et délais de prise en charge
Le tableau 57 ne couvre pas « le mal de dos » en général. Il reconnaît spécifiquement deux catégories d’affections chroniques du rachis lombaire liées à l’activité professionnelle.
| Pathologie | Localisation | Conditions d’exposition |
|---|---|---|
| Sciatique par hernie discale | L4-L5 ou L5-S1 | Travaux exposant à des manutentions manuelles habituelles de charges lourdes, vibrations ou postures en flexion prolongée du tronc |
| Radiculalgie crurale par hernie discale | L2-L3, L3-L4 ou L4-L5 | Mêmes conditions d’exposition que la sciatique |
La distinction est nette : une lombalgie simple, sans hernie discale confirmée par imagerie médicale, ne relève pas du tableau 57. Seules les hernies discales avec compression radiculaire sont couvertes. Un salarié souffrant de lombalgies chroniques sans atteinte discale documentée devra passer par le système complémentaire de reconnaissance (CRRMP) pour obtenir une prise en charge.
Délai de prise en charge et durée d’exposition
Le tableau fixe un délai de prise en charge entre la fin de l’exposition au risque et la première constatation médicale. Il impose aussi une durée minimale d’exposition aux travaux concernés. Le non-respect de l’un de ces critères bloque la reconnaissance automatique et oriente le dossier vers le comité régional.
Pour les RH, le réflexe à adopter est de documenter les dates précises d’affectation du salarié aux postes exposés. Un historique d’affectation lacunaire peut autant nuire à l’employeur qu’au salarié.
Contestation par l’employeur : marges de manoeuvre et limites
Un employeur peut contester la reconnaissance d’une maladie professionnelle au titre du tableau 57. Les motifs recevables portent sur trois axes.
Le premier concerne la réalité de l’exposition. L’employeur peut démontrer, preuves à l’appui, que le poste occupé ne comportait pas les contraintes listées dans le tableau. C’est précisément sur ce terrain que l’arrêt de la CA Lyon pose problème : sans documentation solide, cette démonstration échoue systématiquement.
Le deuxième axe porte sur le lien de causalité. Si le salarié présente des antécédents médicaux ou des facteurs extraprofessionnels documentés (pratique sportive à risque, pathologie dégénérative préexistante), l’employeur peut soulever la question. En revanche, la jurisprudence de la Cour de cassation maintient une présomption d’imputabilité forte dès lors que les conditions du tableau sont remplies.
Le troisième axe touche les conditions administratives : respect des délais de déclaration, conformité du certificat médical initial. Ces éléments procéduraux sont souvent sous-exploités par les employeurs alors qu’ils constituent parfois le levier le plus efficace.

Prévention des affections dorsales : ce que recommande la Cour des comptes
Le rapport de la Cour des comptes sur la reconnaissance des maladies professionnelles (délibéré le 2 juillet 2025) consacre un chapitre à l’élargissement sectoriel des pathologies dorsales. Les métiers de service sont désormais concernés, pas uniquement les secteurs traditionnels du BTP ou de la logistique. La MSA avait déjà alerté sur cette tendance dès 2018.
La Cour des comptes recommande aux employeurs de mettre en place des accords de prévention spécifiques aux TMS et lombalgies, avec des indicateurs de suivi mesurables. Les recommandations n° 4 et 5 du rapport ciblent directement l’amélioration de la traçabilité des expositions professionnelles.
Pour les services RH, deux actions concrètes ressortent de ces travaux :
- Intégrer dans le plan de prévention des indicateurs de sinistralité dorsale par poste, et non uniquement par service ou établissement
- Associer le médecin du travail à la rédaction des fiches de poste pour les postes identifiés comme exposés, afin de disposer d’une évaluation médicale opposable
- Former les managers de proximité au repérage des situations à risque : la prévention ne peut pas reposer uniquement sur des documents administratifs
Le tableau 57 reste le cadre de référence pour la reconnaissance des pathologies dorsales d’origine professionnelle. La tendance jurisprudentielle récente renforce l’exigence de traçabilité documentaire pesant sur l’employeur. Un DUERP précis et des fiches de poste actualisées ne sont plus des bonnes pratiques optionnelles : ce sont les pièces qui déterminent l’issue d’un contentieux.

